Conte : De la poussière à l’alliance

 

Logo AVEC personnages rabotéDe la poussière à l’alliance.

Ecrit en alliance par Valérie, Bénédicte, Cathérine et Luc-André.

 

Luna était une femme au corps jeune et ferme, cependant que son cœur avait l’âge de l’humanité. Elle était née dans la ville de Blackdust et y avait grandi entourée d’hommes et de femmes qui ne s’entendaient que pour perpétuer l’espèce.

Hommes et femmes, à Blackdust, cohabitaient sans plaisir. Pire, la rancœur planait comme un nuage de poussière au-dessus de la ville polluée, par les mésententes et les humiliations réciproques.

Luna les regardait sans se résigner à vivre ainsi.

Cependant, elle ne savait comment s’y prendre autrement.

Un jour, elle rencontra un vieux voyageur qui passait par Blackdust. Elle s’étonna de sa différence physique : contrairement aux natifs de Blackdust, lui, ne portait pas sur son cœur le traditionnel sac de poussière noire. Elle entama la conversation, il lui raconta les pays qu’il avait traversés.  C’est ainsi qu’elle apprit l’existence de la ville d’Ysaimevret où femmes et hommes vivaient en harmonie les uns avec les autres.

Le lendemain, elle rassembla dans un baluchon son courage et ses bijoux, ses maquillages et sa détermination. Elle quitta sa famille et ses amis.

A peine avait-elle entamé son chemin, qu’elle rencontra un autre habitant de Blackdust. Ils se reconnurent au traditionnel sac de poussière noire: elle formait, chez tous les citoyens de Blackdust, une boursoufflure à hauteur du cœur.

Solédad était un homme au corps jeune et robuste, cependant que son âme avait plusieurs milliers d’années.

En trois mots, ils comprirent qu’ils avaient la même intention : rejoindre la ville d’Ysaimevret.

- Mais pourquoi avoir emporté tout ce barda avec toi ? demanda Luna avec un mépris manifeste.

Solédad répondit sèchement :

- Ce voyage présente de nombreux dangers. C’est grâce à mon armure et à mes armes que j’arriverai à destination. Et toi, Luna, comment vas-tu te protéger des assaillants que nous rencontrerons ?

- Moi, dit-elle en montrant orgueilleusement le contenu de son baluchon, grâce à mes charmes et à ma beauté, je n’aurai pas besoin de me battre. Face aux hommes, un sourire enjôleur et ils me laisseront passer. Quant aux femmes, je calmerai leur jalousie en marchandant mes bijoux. Et toi, face aux femmes, es-tu armé ? lui demanda-t-elle d’un ton goguenard.

Comme il se taisait en regardant le sol, elle se reprit :

- Excuse-moi Solédad.

Je m’aperçois que je suis moi-même polluée par ce nuage de rancœur sous lequel nous sommes nés. J’aimerais tellement te parler sur un autre ton. Le voyage en serait facilité.

Solédad acquiesça et ils se mirent en route.

Ils entamèrent l’ascension d’une montagne escarpée.

Leurs bagages étaient tellement lourds qu’ils perdaient régulièrement l’équilibre, risquant à tout moment de glisser dans un ravin.

Enfin ils arrivèrent dans un endroit magnifique : entre les rochers, l’eau. Elle rebondissait en cascades, frémissait dans des bassins aux couleurs turquoise, entrainait dans sa chute tout végétaux morts. Solédad et Luna étaient émerveillés par tant de beauté. En même temps, ils maudissaient cet obstacle : il leur semblait impossible de traverser un tel torrent sans être emportés par le courant. Découragés, ils envisagèrent de rebrousser chemin.

Se retournant, ils virent, tout en bas dans la vallée, le nuage qui recouvrait leur ville natale.

- Y retourner, jamais ! cria rageusement Solédad.

- Alors, dit doucement Luna, il faut traverser.

Solédad resta un moment sans  rien dire : il tremblait.

Luna lui prit la main et ils restèrent longtemps face à la fureur de l’eau.

- Tu trembles ? finit-elle par dire.

- J’ai honte. J’aurais tant aimé te montrer mon endurance et ma bravoure. Mais le courant me semble tellement plus fort que moi.

- Quelle audace !  s’exclama Luna. Avouer sa honte et parler de sa peur ne demande-t-il pas plus de courage que de traverser ce torrent ?

Comme il ne répondait pas, elle continua :

- Pour t’avoir côtoyé durant tout ce périple, je te vois également vigoureux et déterminé.

Il la regarda et lut dans ses yeux qu’elle disait vrai.

Alors il sentit une puissance nouvelle se propager dans tout son corps.

- Par contre, rajouta-t-elle,  ton armure et tes armes te précipiteront au fond du bassin.

Es-tu prêt à t’en défaire ? Je resterai ici pour les garder.

- C’est ce que tu choisis ? s’étonna-t-il.

- Je n’ai pas le choix. Il faut bien quelqu’un pour surveiller nos affaires.

- Je te suis reconnaissant de prendre soin de ce qui nous appartient. Est-ce vraiment pour cela que tu ne veux pas m’accompagner ?

Luna regarda leurs bagages : les armes et les armures, comme les bijoux et les maquillages, étaient couverts de poussière.

Elle soupira et admit :

- Je me suis menti à moi-même. Mon rêve, tant que c’était un rêve, j’y tenais. Maintenant qu’il s’agit de le concrétiser, je doute de mes capacités.

- Tu oses, dit Solédad, affronter tes mensonges. Quelle authenticité ! Parler ainsi n’augure-t-il pas d’autres ressources que tu n’avais pas imaginées ?

Elle regarda l’eau frémissante dans les bassins et sentit dans son ventre une nouvelle énergie : la fluidité de la vie vibrait avec l’intensité du torrent.

- Allons-y, dit-elle avec fermeté.

Ils abandonnèrent armures et maquillages, armes et bijoux puis, voulant mettre toutes les chances de leur côté, ils ôtèrent leurs vêtements.

A leur grande surprise, leurs sacs de poussière noire avaient disparu.

Ils s’étonnèrent de leur légèreté : ce si petit sac pesait donc si lourd !

Alors, pour la première fois, ils osèrent se regarder nus.

Fières de leurs nouveaux corps, ils pénétrèrent dans le torrent en se tenant fermement par la taille. Au lieu de vouloir avoir raison du courant, chacun veillait à ne pas entraver les mouvements de l’autre. Petit à petit, ils apprivoisèrent l’eau jusqu’à jouer avec elle.

Et c’est ainsi qu’ils arrivèrent sur l’autre rive.

- Oh ! s’étonna Solédad, sur ton cœur, une pierre précieuse !

- Un saphir ! s’émerveilla Luna. Et toi, sur ton cœur, un rubis !

Mus par l’énergie de leur pierre précieuse, ils continuèrent leur chemin.

Lorsqu’ils arrivèrent à Ysaimevret, ils furent accueillis par des hommes – rubis et des femmes – saphir.

Après un temps d’adaptation, ils devinrent de vrais citoyens d’Ysaimevret.

Ils rencontrèrent chacun un compagnon et une compagne avec qui ils vécurent en amour et en alliance.

Solédad devint père de trois filles. Luna donna naissance à trois fils.

Ces 6 enfants se savaient originaires de Blackdust. Une complicité particulière les unissait. Ils se retrouvaient régulièrement dans une cabane qu’ils avaient construite de leurs mains.  Ils créaient des instruments de musique avec des éléments de la nature et exploraient les sons et les rythmes. Leurs jeux amplifiaient l’énergie de leur cœur.

Tellement, qu’ils se découvrirent porteurs chacun des deux pierres précieuses. Tout en restant rubis, les trois garçons nourrissaient l’énergie du saphir entre leurs côtes. Les trois filles, tout en prenant soin de leur saphir, exprimaient la puissance du rubis qui rayonnait entre leurs seins.

Ils vivaient une telle sensation de complétude, que leur mission leur apparut avec force et clarté.

A la fin de l’adolescence, ils annoncèrent à leurs parents qu’ils retourneraient à Blackdust. Solédad et Luna tentèrent de les en dissuader : la rancœur allait voiler leur rubis et la poussière recouvrir leur saphir. Ils n’avaient pas fait tout ce chemin pour que leur descendance retourne dans cette ville maudite.

Les 6 jeunes gens répondirent :

- C’est grâce à votre courage que nous avons la chance de vivre entiers et complets. A notre tour de faire preuve de bravoure. Nous pénétrerons au cœur de Blackdust avec nos instruments. Et nous jouerons, jouerons, jusqu’à ce que disparaissent la poussière.

Et nous jouerons, jouerons jusqu’à ce que nos cousins et nos cousines entendent les vibrations de leur cœur.

L’histoire que vous venez d’entendre, on la raconte souvent à Blackdust.

Certains citoyens âgés se souviennent encore de ces six jeunes gens venus d’ailleurs.

Il se dit aussi, qu’à l’occasion du week-end annuel consacré aux ancêtres, les 63 descendants de ces 6 jeunes gens se retrouvent dans un lieu sacré.

Ils se connectent au courage de Luna et Solédad et à la  bravoure de leurs 6 enfants.

A leur tour, ces femmes et ces hommes se mettent en chemin.

Ils chassent de leur cœur la poussière de la rancœur.

Ils s’émerveillent de l’éclat de leurs pierres précieuses.

Ils allient leurs talents pour créer une société nouvelle.

La rumeur court que Blackdust ne s’appellera plus Blackdust.

Le saphir stimulant l’éclat du rubis,

Le rubis renforçant la puissance du saphir,

Hommes et femmes évoluent ensemble sur un même chemin.

 

de Kluizerij, Affligem, 1er Novembre 2014